Pas facile à saisir, ce bouquin. Il « fuit », littéralement. Il cavale, il glisse, il s’évade. Feint la légèreté pour sa vautrer dans le tragique. Bifurque à angle droit au moment où l’on s’y attend trop, où l’on ne s’y attend plus. Départ de Shanghai. Une enveloppe en papier kraft, une Mercedes grise, 25.000 dollars en petites coupures à remettre à un certain Zhang. L’aventure… On continue dans un train pour Pékin. Les lueurs de la campagne chinoise qui défilent, quelques bières, et un début d’étreinte avec une douce Chinoise rencontrée la veille dans une expo. L’amour ? Sûrement pas. Jean-Philippe Toussaint déroute. Egare. Ce qu’il se propose de faire – à savoir parler d’amour et d’aventure –, il se met à le fuir à peine l’a-t-il effleuré. Un peu comme dans un rêve.
Cette dimension onirique, l’auteur la nourrit d’une série de détails qui feront le bonheur de l’expat’ en Chine. Les rues poussiéreuses, les vitrines vertigineuses, les immeubles en éternels travaux, les nappes tachées des wagons-restaurants, les climatiseurs alignés, les motos « trois-places », le brouillard aqueux, le kitsch épatant des néons de bowling, les chemises trempées de sueur (le roman est sous-titré Eté), la curieuse répugnance que chaque Chinois semble avoir de poser le moindre sac à dos sur le sol, fût-il immaculé, ou encore cette façon - absolument déroutante pour tout francophone de crier « Wei ! » - pour répondre au téléphone.
Le téléphone, justement. A l’image d’une Chine qu’on pourrait déjà croire saturée, le portable est au cœur du récit de Fuir. Au début, le narrateur s’en voit offrir un. « J’avais toujours plus ou moins su inconsciemment que cette peur du téléphone était liée à la mort – peut-être au sexe et à la mort, mais jamais avant cette nuit de train entre Shanghai et Pékin, je n’allais en avoir l’aussi implacable confirmation. » Le décor est planté. Le fameux coup de fil vient de Paris, où est restée la compagne du narrateur. Unité de temps, éparpillement de l’espace. Un abîme se creuse entre lui, perdu dans le tumulte de la ville chinoise, et elle, immuable, figée comme une statue du Louvre. Jean-Philippe Toussaint n’a passé que trois semaines en Chine avant d’écrire Fuir - ce qui ne l’empêche pas d’en livrer les enivrantes saveurs, les visions d’apocalypse, les âcres odeurs et les silhouettes fuyantes. Mais plus encore, Fuir est un livre sur la déchirure, une tragédie racinienne où le narrateur, porté par on ne sait quel désir d’absolu, se heurte à un monde qui, parce qu’il n’est pas le sien, ne connaît plus que le relatif. Au final, un roman séduisant, intense, où l’on pourrait croiser Beckett pour son théâtre de l’absurde, Wong Kar-Wai pour les élans narratifs. Et Musset pour les battements de cœur.
Courtesy Lemandarinier
Fuir, de Jean-Philippe Toussaint
Editions de Minuit, 2005
prix Médicis
Edition chinoise : 逃跑, 让—菲利普·图森
书名(汉字), 书名(拼音),2006
Possiblité de commande à la L’Arbre du Voyageur, Centre culturel français de Pékin.






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